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Izé Kranile

Avec une impudeur rare, Izé nous recevait toute fumante de sueur et de fard. Elle ôtait son maillot ; la trousse de satin noir à lanières de tulle et de jais qui, cinq minutes auparavant, faisait d’elle une fleur aux ténébreux pétales, gisait comme un haillon sur une chaise ; et, la gorge nue, toute chaude et mouillée, Kranile, assise en garçon, tendait ses deux jambes écartées à son habilleuse, à genoux devant elle, en train de faire glisser péniblement les mailles de soie collées à la peau…

Jean Lorrain

Fleurs de chaos

Ice carnival de Txiki Margalef

Sur fond de velours nuit, les fleurs épanouissent leur corolle, tous  pétales imprimés d’images qui prolifèrent : photographies de corps, le sien ou celui des filles dont elle fait le portrait ; captures d’écran choisies dans une collection de films porno danois ; détails anatomiques qui pourraient être rendus à l’anonymat organique. Txiki Margalef effectue ses prélèvements dans notre époque, où les objectifs traquent faits et gestes, décomposent l’existence en une série de poses, en compost nourricier.

Les sujets sont éclatés – on songe à des mosaïques, des vitraux, formés d’autant de soi que d’instants. Le collage fourmille d’indices, de perspectives, de fantasmes à la découpe elliptique, disposés avec virtuosité autour d’un centre, absence ou pistil. L’effet rétinien relève du mystère : qui caresse ces femmes-fleurs du regard entre immédiatement dans leur transe. Aussi contagieuses que des ménades, elles entraînent chacun vers des régions chaotiques. On ne sait plus lequel des iris reflète la profondeur de l’autre.

Bien que pris au jeu du démembrement, le tout remporte la mise. Avec le recul nécessaire, la foule des figurés en vient à s’annuler, le divers se fond pour colorer une chair recouvrant ses trois dimensions : amoureuse de lumière, tournée vers le ciel, joyeuse dans sa vanité. Plus encore, il apparaît que par nos yeux le vivant se transforme : sans cesse des corps sont réinventés sous d’autres formes tant précises qu’éphémères.

Sous verre et sur fond de velours, se déploient aussi bien ailes et élytres de papillon.

Dominique Ristori

 

La petite danseuse de quatorze ans

Une oeuvre d’Edgar Degas

Aussi quand il exposa sa Petite danseuse de quatorze ans à la sixième exposition impressionniste, la critique ne s’y trompa pas . Le faciès du modèle correspondait aux descriptions que la science se faisait du type crânien « dégénéré », caractérisé par un angle facial aigu, la mâchoire prognathe, les pommettes proéminentes, le front absent – traits dans lesquels s’associaient, dans l’imagination populaire, l’ignorance et la bestialité des « classes dangereuses ».

Jean Clair, Hubris

La première élégie

Car le beau n’est rien d’autre que/ ce début de l’horrible qu’à peine nous pouvons encore/ supporter,/ Et nous le trouvons beau parce qu’impossible il se refuse/ à nous détruire ; tout ange est terrifiant.

Rainer Maria Rilke

Jeu et théorie du duende

En revanche, le duende ne vient pas s’il ne voit pas de possibilité de mort, s’il n’est pas sûr qu’elle va rôder autour de la maison, s’il n’est pas certain qu’elle va secouer ces branches que nous portons tous et que l’on ne peut pas, que l’on ne pourra jamais consoler.

Federico Garcia Lorca

Mauvais garçons

Marcel dans Belle de jour

– Il veut dérouter et blesser, écoeurer ceux mêmes qui le désirent, me dis-je si je pense à lui. En y rêvant avec plus de rigueur cette idée me trouble davantage – et d’elle je puis tirer le plus grand parti.

Jean Genet, Le journal du voleur

Et, tout à coup, il se met à parler, sans volubilité aucune, lentement, posément. Sa voix chaude, grave, d’alto féminin me stupéfie. Jamais encore je n’avais entendu un organe avec de tels prolongements, avec un tel fond, de telles coulisses sexuellement mélancoliques, soubresauts passionnés, registres profonds de bonheur. Cette voix me semblait émettre de la couleur tant elle était voluptueuse et enflée. Elle me prit.

Blaise Cendrars, Moravagine

Le ravissement de Lol V.Stein

A travers la transparence de son être incendié, de sa nature détruite, elle m’accueille d’un sourire. Son choix est exempt de toute préférence. Je suis l’homme de S. Tahla qu’elle a décidé de suivre. Nous voici chevillés ensemble. Notre dépeuplement grandit. Nous nous répétons nos noms.

Marguerite Duras

Détail du rapt de Proserpine

Un marbre du Bernin

 

Lèse-majesté

Par moi, l’on va dans la Cité dolente/ Par moi, l’on va dans l’éternelle douleur/ Par moi, l’on va chez la race perdue…

« La cité dolente » écrit-il…A propos de l’Enfer? ne pouvait-il rien trouver de mieux? C’est ma foi mal venu, et bien commun, ça…bien trop « pris dans la vie »…Moi aujourd’hui, je le dirais mieux! « Méta »! L’Enfer est, avant tout métaphysique. Lorsqu’on parle de l’Enfer, il faut choisir des mots qui sont en contradiction interne, afin d’y faire tenir l’élément de l’Indicible. Au lieu de Par moi, l’on va dans la Cité dolente, essayons donc quelque chose comme :

Par moi l’on va dans la Cité sans fond/ Eternité qui poursuit son abîme…

C’est mieux! Combien plus profond s’avère un tel Enfer qui s’abîme dans son propre gouffre…

Witold Gombrowicz à propos de Dante

 

Odalisque

Une peinture d’Henri Matisse

Le harem du sultan renferme seulement trente-trois cadines ou dames, parmi lesquelles trois seulement sont considérées comme favorites. Le reste des femmes du sérail sont des odaleuk ou femmes de chambre. L’Europe donne donc un sens impropre au terme dodalisque.

Gérard de Nerval, Voyage en Orient