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Auteuil

Sur le rebord de la fenêtre, Marina avait caché la pomme qu’elle n’avait pas fini de manger. Elle l’avait posée sur le côté non entamé pour pouvoir le reprendre quand je serais parti. Ce geste qui évoquait l’enfance m’armait d’un désir très vert auquel je m’abandonnais intérieurement dans l’espoir qu’il serait contagieux.

Jean Freustié

De la séduction

Séduire, c’est mourir comme réalité et se produire comme leurre. C’est se prendre à son propre leurre et se mouvoir dans un monde enchanté. Telle est la puissance de la femme séductrice, qui se prend à son propre désir, et s’enchante elle-même d’être leurre, où les autres viendront se prendre à leur tour.

Jean Baudrillard

Trois ors, Edwarda 7

Photo de Sam Guelimi

Welles

Personne au monde, je crois, ne peut donner autant l’impression du génie tant il y a en lui quelque chose de démesuré, de vivant, de fatal, de définitif, de désabusé et de passionnel.

Françoise Sagan

Cigare

Orson Welles

Minima moralia

Renier les conventions, parce qu’elles ne seraient qu’une décoration périmée, inutile et extérieure, ne fait que confirmer ce qu’il y a de plus extérieur, c’est-à-dire un monde où la domination règne ouvertement, sans médiation. Que, malgré cela, la disparition de cette caricature du tact dans les bourrades d’une camaraderie cavalière, qui n’est qu’une dérision de la liberté, ne fasse que rendre l’existence plus insupportable, voilà seulement un signe de plus qui montre combien la vie sociale entre les hommes est devenue impossible dans les conditions qui sont les nôtres maintenant.

Theodor W. Adorno

L’année dernière à Marienbad

Delphine Seyrig

La vitesse

Quand on va vite, il y a un moment où tout se met à flotter dans cette pirogue de fer où l’on atteint le haut de la lame, le haut de la vague, et où l’on espère retomber du bon côté grâce au courant plus que grâce à son adresse. Le goût de la vitesse n’a rien à voir avec le sport. De même qu’elle rejoint le jeu, le hasard, la vitesse rejoint le bonheur de vivre et, par conséquent, le confus espoir de mourir qui traine toujours dans ledit bonheur de vivre. C’est lá tout ce que je crois vrai, finalement : la vitesse n’est ni un signe, ni une preuve, ni une provocation, ni un défi, mais un élan de bonheur .

Françoise Sagan

Hécate et ses chiens

Sous son éclat dur, rien ne semblait subsister de ce secret d’elle-même qui avait bouleversé ma vie. Elle était pareille à ces diamants qui ont oublié les millions de siècles passés sous le sol, les boyaux du nègre où ils furent cachés, la main crochue de l’usurier, les vols, les meurtres, les pillages dont ils furent la cause, et qui triomphent sur le front des vainqueurs, avec une scintillante indifférence.

Paul Morand

QU’EST-CE QUE ÇA FAIT SUR TERRE, UN HOMME COMME ÇA !

Dmitri Fiodorovitch, un jeune homme de vingt-huit ans, de taille moyenne, le visage avenant, semblait cependant beaucoup plus vieux que son âge. Il était musculeux, l’on devenait en lui une force physique considérable, et pourtant son visage exprimait comme quelque chose de maladif. Il avait le visage maigre, ses joues s’étaient creusées, son teint avait une nuance d’une sorte de jaune malsain. Ses yeux assez grands et sombres, globuleux, vous regardaient avec, certes, visiblement une grande fixité, mais d’une façon comme indéfinie. Quand il se laissait gagner par l’émotion et parlait d’une voix irritée, c’était comme si son regard se soumettait à son humeur intérieure et exprimait quelque chose d’autre, qui ne correspondait pas du tout, parfois, à l’instant présent. « Il est difficile de savoir à quoi il pense » disaient parfois de lui ceux qui lui parlaient. Certains, qui voyaient dans son regard quelque chose de pensif et de sombre, se trouvaient quelques fois stupéfaits par son rire soudain, un rire qui témoignait des pensées joyeuses et plaisantes qu’il remuait en lui précisément au moment où il vous regardait d’un regard tellement sombre. Du reste, cette espèce d’aspect maladif de son visage à la minute présente pouvait être très compréhensible : tout le monde était au courant et avait entendu parler de cette vie agitée et « noceuse » à laquelle, précisément ces derniers temps, il s’était adonné chez nous….

Les Frères Karamazov, Dostoievski