Textes inédits

Juliette

Dessin de Laurent Anastay-Ponsolle

« Trois, quatre minutes, je m’efforce de dessiner rapidement… Au fusain, au rouge sanguine surtout car on ne peut pas gommer ni se repentir… Rien que des femmes sur papier kraft, en raccourci, comme si les photographiais… Leurs corps tendus, tordus, auréolés ou soulignés d’un extrait de peinture blanche, le jus… Schiele bien sûr, Kirchner qui s’interrompait en plein coït pour rejoindre son chevalet, les expressionnistes en général m’influencent… Leur découverte à la Neue gallery, NYC, un choc. »

Propos recueillis par Dominique Ristori

Le Petit

Comme au bordel. Dieu a le « choix ».

Le corps politique de Maria Schneider

La plupart d’entre vous trouve normal d’être venu au monde. Trouve normal d’être employé. Trouve normal de chercher sa place, et de s’en satisfaire. Trouve normal d’avoir une opinion, de la faire valoir, de marchander avec l’idée que la société se fait de nous.

Regardez cette femme. Cette moue, ces lèvres dures, ce regard qui vous met à distance. On ne tirera rien d’elle qui ne soit son désir. Aucun mouvement servile, aucune approbation. Elle ne fera rien pour vous, parce qu’elle ne trouve pas du tout normal d’être venue au monde.

Vous l’avez peut-être vue dans Le dernier tango à Paris de Bertolucci ; elle était celle qui dit oui, celle à qui l’expérience érotique ouvre le chemin de l’irréductible. Ou alors vous l’avez vue dans Profession reporter d’Antonioni, où elle incarnait le passage de la chance, la possibilité furtive d’aimer jusqu’au bout.

Ce qui s’incarne ici en elle, c’est un refus. Un refus qui n’a pas besoin de s’articuler parce qu’il passe par l’ombre des yeux, par la chevelure sauvage, par ces boucles indociles, cette manière de brandir sa cigarette avec une nonchalance d’amazone, d’être gauchère, de porter sa montre à l’envers, et d’arborer des cernes qui disent la beauté de la nuit.

Maria Schneider vous regarde, et son dédain manifeste la distance qu’elle crée avec vous, mais aussi avec elle-même. « J’ai eu raison dans tous mes dédains », écrit Rimbaud. Le corps dédaigneux de Maria Schneider est à lui-même sa propre éthique ; et celle-ci la place hors d’atteinte, dans le sillage indomptable de ceux qui n’ont pas besoin de s’excuser pour vivre, et qui ne remettent jamais leur liberté à plus tard.

 À cet instant où elle offre son visage à la nuit blanche, Maria Schneider dit, comme un héroïne de Racine : mes nuits sont plus belles que vos jours. Elle ne se demande pas, comme les petits amis de la névrose, s’il vaut mieux être ou ne pas être. Sa manière absolue d’être là coïncide avec une absence radicale. Elle est là et pas là, en même temps. Son corps affirme que personne en elle n’a besoin de répondre présent, et que la transparence obligatoire n’est qu’un truquage. Maria Schneider dit : je ne suis là pour personne, ainsi existe-t-elle sans conditions.

Maria Schneider résiste à tout ce qui voudrait la récupérer : il n’y a pas d’autre élégance.

Car la grande élégance est toujours insurrectionnelle. Le pli des lèvres et l’oeil noir, les joues pâles, les épaules de garçonne, ce geste enfin de disposer autour de soi les effluves de la cigarette, comme une métaphore de la brûlure qui vous passionne, et du brouillard dont vous habillez votre extrême timidité. La grande élégance est toujours politique : une indifférence farouche aux sympathies du grappin.

Elle vous dit que ce n’est pas la peine d’insister. Qu’elle préfèrerait ne pas, comme Bartleby. Qu’elle n’est pas une bonne cliente. Qu’elle ne sera jamais une cliente : et qu’en elle s’interrompt la société des clients — c’est-à-dire l’échange, les rapports, les identifications. Le corps politique de Maria Schneider défie tranquillement l’idée de société.

C’est pourquoi, dans son attitude, j’entends la phrase de Jean Genet : « Je nomme violence une audace au repos amoureuse des périls. »

Et puis, sur son t-shirt, la tête de Bob Dylan. C’est-à-dire la même tignasse bouclée, le même regard de biais, la même lèvre combative. Une tête qui est à elle-même son propre poème noir et blanc, un texte incandescent où vient s’écrire le renversement du monde par la solitude qui chante. Une tête qui accède au chant parce que ses lèvres sont closes, et son regard noir ; et qui relance à elle seule l’histoire du désir et le devenir-révolutionnaire de chaque expérience.

Dans le geste de Maria Schneider de lier son corps à celui de Bob Dylan se lit la possibilité personnelle, celle qui fait naître en vous quelque chose de la révolution.

Il n’est pas souhaitable de raturer le mot « révolution », encore moins de l’effacer de nos vies, même si les perspectives collectives se sont enlisées dans l’horizon cadenassé des marchés.

La grande solitude est révolutionnaire. Elle est anti-politique, et donc extrêmement politique. Elle déserte le marchandage, et se refuse aux opinions. La désertion de Maria Schneider : une politique de la solitude.

Où est passé ce qu’on pourrait encore nommer « politique », sinon dans les visages et les gestes ? En disant non, le corps de Maria Schneider affirme. Son affirmation ne se mêle pas aux faux-semblants des énoncés. C’est une fidélité à l’intraitable.

Je propose de nommer politique ce qui, en chacun de nous, reste fidèle à l’intraitable.

Yannick Haenel

Miami Vice et vertu antique

Dominique Ristori, Edwarda n°7, 19 avril 2012

Éloge des expériences fatales (extraits)

Yannick Haenel, Edwarda n°7, 19 avril 2012

Naked young man

Konstantin Somov

La chaleur est si blanche aujourd’hui, si lourde qu’elle m’affole.
Je regarde Atys qui somnole, oublieux, par la fenêtre ouverte du jardin. Dix-sept ans, un moteur de Rafale piégé dans un bourgeon d’aupébine. Son corps déjà massif, encore tendre, lacté. Mais sa bouche pleine, dédaigneuse, fruit à crocs de lait, promise aux triomphes. Le soleil décline, alors, peut-être une nouvelle inclinaison de la lumière, il ouvre les yeux, aperçoit mon regard braqué sur lui.

(suite…)

On ne sait pas ce que peut un corps

Dessin de Charlotte Mollet

        Deux corps de femmes pris dans l’étreinte amoureuse en forment un troisième sans visage, réalisant ce désir de fusion que l’on prête aux mammifères. Pourtant on pourrait dire tout autant que ces enveloppes charnelles les individualisent et les ramènent à leur solitude. D’où, ça et là, des fissures, un déchirement, comme une parturition. Le dessin maintient la tension entre ces extrêmes, conjoints dans l’incarnation…avec d’autres hypothèses encore.

         Et s’il s’agissait d’une forme qui se dédouble par l’opération de la schizophrénie, de la danse, d’une chronophotographie. A moins qu’un souffle ne la projette en arrière, lui rappelant qu’elle vient de l’informe. Elle y retourne pleinement, d’une torsion, se décompose en quelque chose d’innommable, un précipité d’os et de muscles.

         A rebours le regard verrait une mutante rêvant qu’elle devient une femme comme dans le songe de Zhuangzi revisité par un Philip K. Dick ; car le corps n’est jamais que la projection de l’esprit et inversement.

Dominique Ristori

Pourtant

Pourtant, j’aurais voulu m’appeler Morgane, moi qui n’arrive jamais au présent et n’ai que le passé à la bouche, j’aurais été l’enfant de Morgen, de demain et mes vingt-trois paires de chromosomes auraient été moins inquiètes.

Véronique Bergen

Méfiez-vous du rêve des autres

A dangerous method

Maintenant que la jeune femme a osé formuler son désir – Je veux, dit-elle, que tu me punisses, elle lève les yeux vers l’analyste avec une expression de défi non dénuée de perversité. Contre toute prudence, le jeu érotique de la fessée s’impose comme méthode curative.

Plus loin, les portes-miroirs d’une armoire capturent l’intensité sexuelle des séances. Furtivement, la patiente contrôle sur la glace que l’amant est bien pris au piège de son fantasme. Lorsqu’il abat les verges sur sa croupe, elle peut alors jouir.

Carl Jung et Sabrina Spielrein finissent par rompre. L’élève passe à l’Ennemi, en la personne de Sigmund Freud ; la femme en épouse un autre dans lequel elle ne voit plus un père. Elle est guérie de celui dont elle a bouleversé l’existence.

Dominique Ristori

Requiem pour le roi

Ne crois pas que je sois las de la vie ou elle de moi. Ma seule délivrance qui est triple a pour nom Wagner, mes châteaux, mes messes érotiques. Sans oublier, le chloral très spécial que me ramène le brave A. et qui me permet de voir le monde de l’intérieur. Sans oublier, l’étoile aux filaments d’or qui me rattache à moi-même, une étoile nommée Sissi. Je me prosterne devant ta beauté et m’abreuve de ton soleil. Ma soeur, ma mouette, je t’envoie des écrits de Lord Byron, des poèmes de Shelley et la vastitude de mon amour, certain que tu déchiffreras aussi bien les deux premiers que le troisième.

Ton Louis, jusqu’à la fin des fins, par-delà la mort qui n’épargne ni les rois ni les mésanges.

Post scriptum : Pourrais-tu me prêter ta coiffeuse Fanny quelques heures ? C’est de son talent en architecture capillaire dont j’ai cruellement besoin. Le fil de la vie passe par ce qui continue à pousser après la mort, ongles et cheveux. Malheureusement, mon nouveau friseur confond la coiffure et l’art des jardins et denature mes anglaises en volubilis.

Véronique Bergen