Écuelle-moi
—Écuelle-moi
que
lapant lait
je vive en chat
le ballet des choses
pesanteur abolie.
Véronique Bergen
Écuelle-moi
que
lapant lait
je vive en chat
le ballet des choses
pesanteur abolie.
Véronique Bergen
http://vimeo.com/23750116
Une oeuvre de Caroline Corbasson
Cardiaque
An 1563
La dissection des cadavres est interdite par l’Eglise, ainsi que la pratique de la médecine par les femmes. Alix dessine des organes humains tels qu’elle les imagine, les pressent. On l’accuse de sorcellerie, d’utiliser « l’œil de Satan » pour scruter l’intérieur du corps humain. Elle est très belle, trop. Cela suffit à la rendre suspecte. On la surprend déguisée en homme, à cueillir des herbes malignes. Les Punisseurs découvrent dans son tablier un petit coeur de lapin séché. Il n’en faut pas moins, à vingt ans et poussières, pour la condamner à la Question, à la torture, et au bûcher.
An 2013
Caroline, vingt deux ans, forge des mobiles en acier et laiton sur le schéma des veines du cœur, la couronne du réseau sanguin ; vaisseaux, veinules, aortes. Une planète suspendue aux arcs vacillants. Ce cœur littéral est comme le cœur figuré : solide, tangible, il bat, on sait qu’il existe. Mais on ne sait jamais de quel côté il va tourner.
Un texte de Georgina Tacou
Renard- qui s’appelle aussi Aloïs, Axel et Lazare – est un esprit sauvage au sang doré, du beau sang de héros. Mais quelque chose agonise au dedans, d’enfermé, je l’entends. Ca enrage pour sortir, j’entends des pattes qui grattent, qui grattent. Des pattes rousses à gants noirs. Je sens la chlorophylle des arbres, mêlée de pollen, augmentée d’acier. Poussière. Cette chose qui remue veut rester à l’intérieur, mais il n’y a plus assez de place. Ca claque et feule, c’est en colère. J’entends cette chose qui s’éreinte, je sens son odeur, je la vois: débris d’or, fracturés, plomb en fusion, éclats, scories, geyser bouché de pierre ponce, cloque de soufre jetant des feux follets, stalagmites, friche, waste land, percé d’obus, troué d’ombrage par-ci, par-là, suffoquant d’ombre et de soleil.
Un texte de Georgina Tacou
Un tableau de Mark Rothko
Mon premier choc a été celui de naître. Le second, celui de découvrir l’existence de la mort. Parlons ici de chocs qui durent, d’arrêts sur image. L’amour n’est peut-être qu’une surprise, une collision périssable. Le troisième survint lorsqu’entrant dans une pièce au MoMa de New York, je me retrouvais face à une immense toile de Marc Rothko. Vissée au sol, souffle scindé, un coup de pagaie dans l’estomac. J’avais toujours été sourde et j’entendais soudain de la musique. Je n’avais été qu’os et de la chair poussait sur moi. La grande main d’une joie terrible m’a saisie par la nuque et secouée comme un chaton aveugle. Une joie sans raison, une joie furieuse et imbécile. Je ne voyais pas la toile, je l’entendais. Et cette ritournelle : Color that speaks, color that speaks. J’étais demeurée, dans tous les sens du terme, plantée là comme un clou qui n’a plus de raison d’être ailleurs qu’à l’endroit où l’a enfoncé un coup de marteau. La couleur de ce jour-là perdure dans mes veines, comme celle du premier cri, comme celle du dernier. Quelques années plus tard, j’ai lu une phrase dans « L’arrêt de mort » de Blanchot. Le narrateur est au chevet de son amie mourante. Elle divague. Soudain, elle se dresse sur son lit et semble suivre quelque chose des yeux en hauteur dans la pièce, et prononce ces mots étranges : « Rose par excellence. »
J’ai repensé au tableau de Rothko.
Un texte de Georgina Tacou
Une photographie de Raphaël Lugassy
Le chien des voisins, perdu sur la plage, en pleine nuit. Eveillés par ses jappements assourdis par le vent, par le cri du maître, à la crête des vagues. L’obscurité était totale, seul le son de la battue solitaire, des bourrasques enroulées, évidées, retressées. J’entendis ensemble le bruit soudain de l’obturateur et une dernière plainte de l’animal, sans doute emporté par une lame. L’image révélée par une très longue pause d’exposition fit apparaître un guet sans issue. La voix du maître aussi, s’était tue.
Un texte de Georgina Tacou
« Take Five » c’est une pause de cinq minutes, un décrochement pur de cinq minutes, une parenthèse, un temps à soi, c’est un bon titre, et l’album lui même s’appelle Time Out, la pause, le temps mort, mais évidemment il n’est pas mort du tout ce temps, il est ouvert, il est complètement vivant, exacerbé.
Bertrand Schefer, Edwarda n°8
Elle respire encore l’odeur de pierre laissée par ses mains dures et calleuses pendant qu’il la forçait. Se demande comment elle a pu suivre cet homme dans les collines hors de la ville. Quand il l’a abordée en plein lèche-vitrine, il paraissait tellement plus vieux qu’elle, bien quarante ans. Mais lui a offert un de ces gâteaux aux haricots rouges dont elle raffole. N’a su dire non. Sa voix était grave, marquait peu d’hésitations, la complimentant. Il connaissait un endroit où se trouvait un trésor, si elle voulait, pouvait l’y conduire. A eu envie de dire oui.
Dominique Ristori, Edwarda n°8
Barbara prétend que le chiffre 5 est noble : austère, imprenable et tordu comme un château de Sicile. Elle aime sa cambrure d’escarpin, sa silhouette à la croupe inversée ; mais le 5 figure surtout, selon elle, un chiffre qui ne compte pas. Le 1, dit Barbara, c’est l’unité ; le 2, à la fois la rencontre et le commencement du calcul (les chiffres pairs lui semblent faciles — et de mauvais goût) ; le 3 est beaucoup trop symbolique : la trinité, Dante, etc. ; le 4 : elle ne l’aime pas non plus, c’est un carré, les formes de la géométrie sont tristes, leur évidence n’accomplit rien. Le 5 : oui — c’est le premier chiffre à échapper aux figures, aux fonctions, aux symboles.
Yannick Haenel, Edwarda n°8, janvier 2013
Sur fond de velours nuit, les fleurs épanouissent leur corolle, tous pétales imprimés d’images qui prolifèrent : photographies de corps, le sien ou celui des filles dont elle fait le portrait ; captures d’écran choisies dans une collection de films porno danois ; détails anatomiques qui pourraient être rendus à l’anonymat organique. Txiki Margalef effectue ses prélèvements dans notre époque, où les objectifs traquent faits et gestes, décomposent l’existence en une série de poses, en compost nourricier.
Les sujets sont éclatés – on songe à des mosaïques, des vitraux, formés d’autant de soi que d’instants. Le collage fourmille d’indices, de perspectives, de fantasmes à la découpe elliptique, disposés avec virtuosité autour d’un centre, absence ou pistil. L’effet rétinien relève du mystère : qui caresse ces femmes-fleurs du regard entre immédiatement dans leur transe. Aussi contagieuses que des ménades, elles entraînent chacun vers des régions chaotiques. On ne sait plus lequel des iris reflète la profondeur de l’autre.
Bien que pris au jeu du démembrement, le tout remporte la mise. Avec le recul nécessaire, la foule des figurés en vient à s’annuler, le divers se fond pour colorer une chair recouvrant ses trois dimensions : amoureuse de lumière, tournée vers le ciel, joyeuse dans sa vanité. Plus encore, il apparaît que par nos yeux le vivant se transforme : sans cesse des corps sont réinventés sous d’autres formes tant précises qu’éphémères.
Sous verre et sur fond de velours, se déploient aussi bien ailes et élytres de papillon.
Dominique Ristori