Textes inédits

Ligne 3

Une photographie de Sam Guelimi

Entre les stations Saint-Maur et Parmentier, la fille s’appelle Elizabeth – il l’apprendra plus tard lorsqu’ils sortiront à l’air libre. Elle allumera une cigarette avec le briquet qu’il lui tendra. Et l’écrasera aussitôt nerveusement : jamais elle ne saura ce qu’elle voudra. Raison pour laquelle, ils vivront dans les semaines suivantes une relation des plus indécidables.

Arrêt Bourse, rien n’ira, moral au plus bas. Il remarquera à peine sa forme au milieu d’autres qui s’entasseront dans la rame. Peut-être la fourrure tachetée lui fera songer à la bestialité des transports en commun ; combien la promiscuité rend les semblables inhumains – certains en profitent pour se frotter. Puis elle disparaîtra sans qu’il s’en aperçoive.

Ils échangeront un premier regard, le second sera plus appuyé, et au troisième, ils se souriront. Ne pouvant se résoudre à ce que les choses en restent là – Opéra, ô maudite correspondance -, elle trouvera un morceau de papier et l’audace d’y coucher au rouge à lèvres son numéro de téléphone. Il l’appellera dans les minutes qui suivront pour l’inviter à dîner le soir même.

Wagram où elle monte et photographiera cette jeune fille habillée comme une Anglaise, à la dérobée. L’épinglera dans la mémoire de son téléphone parmi une multitude d’émerveillements, sous le nom de Shirley.

Un texte de Dominique Ristori

La Recherche subjective

De toutes les tribus de mots qui s’élèvent en rangs serrés autour de moi, dont j’appelle la venue, celles qui me raptent au détour d’une phrase-lasso, qui exhument mes peuples enfouis me sont les plus chères.

Illusion que l’alignement des phrases dans la régularité des découpes des pages, illusion que l’immobilité de l’espace blanc et de ses graphèmes : tout dans le livre est mouvement, danse nue, strip tease de l’âme. Dérivant au fil des noms, je guette le moment où les mots viennent mordre mon corps. Posture d’abandon, j’écarte tout ce qui fait écran. Lire, c’est ouvrir ma bouche, mes sens, être délogée de moi, subir une rafale d’écriture qui me projette dans le grand dehors.

Longtemps, j’ai différé le rendez-vous avec La Recherche, préférant aux écritures florales, en arborescence faussement mondaine les griffures de feu, les révolutions formelles, la radicalité des mots qui déchirent riffs de Fender, la trinité infernale des défonces érotiques, des cocktails de stupéfiants et des envols dans la nuit rimbaldienne. Comme un long détour avant de me heurter à ce qui m’attendait, découpé en creux : les cristallisations de sensations et de pensées d’À la recherche du temps perdu.

Véronique Bergen

(suite…)

The tarnished angels

Qu’est-ce qu’adapter un roman au cinéma ? Lui faire un enfant dans le dos aurait répondu Douglas Sirk. Les femmes ne s’y prennent pas autrement lorsqu’elles veulent ferrer un as qui a la tête dans les étoiles. Ainsi Laverne avec Roger Schumann, ignorant qu’un coup de dé déciderait de son sort. Fin du flashback. Elle ferme ses grands yeux las, allongée sur le divan du journaliste Burke Devlin qui en pince pour les épouses délaissées et le whiskey.

L’action se déroule non loin de la Nouvelle-Orléans, au moment du carnaval : ambiance de fête foraine avec glaces qui rendent difformes les enfants, barbes-à-papas, manèges à hurlements. Mais l’attraction principale ce sont les courses d’avion. Roger porte le masque d’un fou alors qu’il tient la corde et vire à chaque pylône, au risque de briser les ailes des concurrents. Il s’abîmera au fond du lac – ce qu’il en coûte de jouer les volatiles, même pour une dernière fois.

Les héros ou plutôt les créatures qui peuplent le cauchemar américain, ne sont plus tout à fait des humains. Des corps-machines alimentés au kérosène. De la chair cabossée par le spectacle car outre atlantique, cela finit toujours par un show. Le public les adule autant qu’il les méprise, et c’est à leur belle mort qu’il vient assister en nombre. Quant à notre journaliste, il trouve là matière à épopée.

Parfois les existences retombent sagement : la blonde cessera ses acrobaties aériennes, retournera à la terre d’où elle vient, l’Iowa, avec son fils sous le bras. Et le roman que lui tend Devlin sur le tarmac ? Un prétexte pour filmer leurs retrouvailles et des champs de blé à perte de vue, aurait répondu Douglas Sirk, pourvu qu’un fléau vienne tout dévaster.

Dominique Ristori

Dead can dance

Sam,

Superbe le concert de Dead can dance hier soir, un grand moment, la voix de Lisa Gerrard, un sommet de puissance, a cappella ou sur des mélopées orientales ou des musiques planantes, une des plus belles voix de la scène rock alternatif, elle a une formation classique, technique des voix bulgares et invention de langue à elle,

concert hiératique, rituel païen, ambiance new age

Toutes les tribus gothiques de Belgique étaient là bien que Dead can dance soit de moins en moins gothique après 20 ans de scène…

J’ai failli avoir une crise d’hystérie et ai été malade d’angoisse les 40 premières minutes du concert quand jouait le groupe en première partie car j’étais placée en hauteur, au balcon avec Athane et 4 amis, d’où vue à pic sur la scène,

un tel vertige que j’ai dû m’allonger sur les marches, m’agripper à une amie Théa et m’enfoncer les ongles à sang dans la chair pour ne pas sauter dans le vide

l’enfer, j’ai vraiment eu la tentation de me jeter dans le vide, cinquante mètres plus bas car des bras m’attiraient, mes jambes flageolaient, je me désintégrais.

D’où bénéfice extra de ma pathologie, de mon acrophobie : Athane et moi nous nous sommes ruées à l’entracte, avant Dead can dance, dans la salle du bas (places plus chères et vendues en deux heures), la sécurité refusait de nous placer en bas, on a dû aller voir la responsable qui a refusé net, puis j’ai sorti un grand jeu de séduction auprès d’un type de la sécurité, lui disant que j’allais tomber dans le vide sur la tête des spectateurs,

d’où VICTOIRE on a eu deux places à cinq mètres de la scène !!!!

J’ai adoré poussé des cris de Cheyenne au milieu d’une foule déchaînée afin d’obtenir un bis,

ils nous ont congratulés de trois bis somptueux

Moment de rêve

 Je vais me plonger dans le roman d’Alban Lefranc, Fassbinder. La mort en fanfare. L’as-tu aimé ?

Oui, j’adore des moments de solitude, comme toi, moi et la lecture.

Véronique Bergen

Ecrit sur du vent

 

A l’affiche, un Douglas Sirk, le maître du mélo flamboyant. Hésiter. Se laisser entraîner par le titre et l’enthousiasme d’une amie à laquelle on ne peut rien refuser.

[Un bonheur auquel personne ne croit plus]

Terrible d’être expulsé d’un monde où chaque réplique fait mouche, chaque plan sens. Comme de chuter après une heure quarante de vol dans l’Empyrée. S’écraser avec Robert Stack qui meurt une balle dans l’estomac, persuadé depuis toujours d’être un raté, s’imbibant d’alcool pour mieux y parvenir. Et Lucy, sa rédemption, de partir avec Mitch, le pire des frères d’adoption, parce que idéal aux yeux du père ; sa malédiction.

[Tant de travellings aujourd’hui ne mènent nulle part]

Un tourbillon, mais de maîtrise, à la manière baroque. Emporte feuilles et personnages au commencement, c’est-à-dire la fin de l’histoire – le film décrivant une boucle infernale.  Se rappeler une définition de l’art, ce qui reste une fois retranché le hasard. Se dire que cette définition pourrait s’appliquer au destin. La boucle est bouclée.

Marcher avec deux scènes dans la tête, qui s’entremêlent par la magie d’un montage rythmé en diable : la danse d’une fille perdue (Dorothy Malone), la mort d’un magnat foudroyé par la honte, son corps dévalant le grand escalier de la résidence palatiale. Elle lui succédera à la tête des pétroles Hadley. Devra se contenter du pouvoir, à défaut de posséder l’impossible, Mitch.

[Un homme qui aime les hommes et ne les méprise pas comme nous]

Un mélo ? Pas vraiment. Plutôt une tragédie freudienne au pays des derricks. Rarement vu un tel étalonnage de couleurs et de pulsions portées à l’écran.

Dominique Ristori

L’eau de chlore

http://youtu.be/scJX-BdEUM0

Une femme entre deux âges dans un café. Anxieuse, de beaux yeux bleus. Une femme qui a grandi pas très loin de la rue de Verneuil. Elle prendra un verre de vin. Le goût du chlore a envahi le monde, constate-t-elle, en ressent l’effet sur sa peau. Une femme si seule que tout pour elle devient menace. L’eau de la piscine, la ville, les autres. Quelque chose de Sue perdue : sa vie pourrait verser dans la marginalité. Celle des SDF qu’elle croise de plus en plus souvent dans la rue et dont elle prend soin. Une femme au sang bleu qui a reçu le baptême et se défend de blasphémer. Les anges aux ailes brûlées veillent sur elle. Du côté de Belleville, elle se souvient avoir vu des gamins jouant aux pieds d’un immense poster de Kate Moss qui leur faisait un clin d’œil. Sans aucun doute, elle est de leur côté, pas des bourgeois en tout cas. A la frontière de la noirceur, concède-t-elle. Une femme vouée au mariage, à enfanter mais qui a fini par devenir artiste. Encore que prudemment, elle récite ses textes plus qu’elle ne les chante. Cela viendra.

Caroline-Christa Bernard par Dominique Ristori

Les renards pâles

En tout cas, au volant de la voiture, à chaque fois, ma tête s’ouvre. C’est alors que ça arrive. Quoi? Je ne sais pas exactement, mais quand ça arrive, vous avez l’impression qu’il vous arrive vraiment quelque chose ; et même qu’il n’arrive jamais rien, sauf ça.
Est-ce que ça a un nom? Personne ne sait ce qui arrive dans le vide. Personnellement, j’appelle ça « l’intervalle ». Pas facile à décrire: une bouffée de joie, et en même temps une déchirure. Pas facile à supporter, non plus : une sorte d’ immense souffle. Est ce que ça étouffe, est ce que ça délivre? Les deux : c’est comme si vous tombiez dans un trou, et que ce trou vous portait.

Yannick Haenel

Des débuts et des fins

Je suis seul — ma solitude est une chance. Je ne connais personne dans ce pays où l’art s’offre avec une exubérance folle : je suis seul avec cet art, ce débordement d’églises, de fresques, de sculptures ; et d’une manière ambiguë, ma vie s’accorde à ce pays ruiné, où rien ne semble tenir debout, à part ses cathédrales.

Hier soir, traversant la ville à bicyclette, j’ai vu, au détour d’une rue, la masse du Duomo se lever dans la nuit, et son immense volume de marbre rose, vert et blanc se déplier comme un défi à la servitude organisée qui prévaut ici, en Italie.

Yannick Haenel

Je rêve que je suis morte

Renée Jacobi par Jacques-André Boiffard

De Jacques-André Boiffard, on sait peu de choses. Qu’il est né le 29 juillet 1902 à Epernon, Eure-et-Loire. Que vint-deux ans plus tard, il devient l’assistant de Man Ray, rencontre André Breton, illustre son Nadja, avant d’exhiber le « pape du surréalisme » en cadavre couronné d’épines au frontispice d’un pamphlet. Rallié à Bataille, il collabore jusqu’en 1931 à la revue Documents. Après cette date, on le perd : il semble avoir abandonné toute pratique photographique, sinon celle consistant à passer les corps aux rayons X en tant que médecin radiologue.

Quant à son œuvre, elle est vouée aux objets de répulsion tels les pieds, les ongles, aussi bien que de perversion, accessoires SM en particulier. Elle mine surtout la forme humaine en commençant par les fondations du visage : ses figures portent des masques grotesques ou prennent les traits de crustacés.

Sur un cliché de 1930, j’y arrive, Boiffard montre le corps d’une femme, rigide et nu, comme exposé à la morgue. Le choix du raccourci, ce point de vue qui déforme, rappelle le célèbre Christ mort de Mantegna, bien qu’ici la plongée retourne l’espace construit par le maître italien : la brune changée en messie nous surplombe, non plus gisant mais lévitant. De manière plus mystérieuse encore, cette œuvre a un parfum prémonitoire : la chevelure du modèle, sa réduction à un buste semblent annoncer l’affaire Elizabeth Ann Short, surnommée le Dahlia noir et retrouvée coupée en deux dans un terrain vague de Los Angeles, une quinzaine d’années plus tard. Comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie, on soupçonnera d’ailleurs un autre proche de Man Ray, le chirurgien George Hill Hodel d’être l’auteur du crime.

Boiffard, bien que méconnu, pourrait bien être l’un des prophètes d’une religion devenue universelle qui a substitué le supplice d’une prostituée à la passion du christ, y abandonnant tout espoir de résurrection.

Dominique Ristori

Ingrid Caven, hôtel Scribe, 20 juin 2012

Après avoir vu et entendu Ingrid Caven lors du premier des deux récitals qu’elle donna à la Cité de la musique il y a six ans, Bertrand Bonello mit tout en œuvre pour filmer le second soir. Le film s’appelle Ingrid Caven, Musique et voix. Avant cette projection inédite à l’hôtel Scribe, Ingrid l’éponyme nous lit un extrait du livre de Jean-Jacques Schuhl : son arrivée dans ce même hôtel quelques années plus tôt comme égérie de Yves Saint-Laurent, il y est question de casseroles, de fleurs, d’escaliers… Applaudissements.
Le film commence. De noir vêtue, Comme des garçons, Ingrid Caven alterne Kurt Weil, Schönberg, des textes de Fassbinder, de Schuhl sur la musique de Peer Raben et tant d’autres. C’est une interprète inouïe, à la sauvagerie sophistiquée, elle ensorcelle, ça va vite, les morceaux sans lien s’enchaînent. De l’avant-garde au cabaret, paroles chantées, hurlées, chuchotées, actrice dadaïste et femme fatale à la fois, présence pure à la chevelure fauve vénitien, Ingrid Caven s’amuse, elle joue, évacue la mascarade en la déstructurant. Elle invente, s’offre tous les écarts. Rock’n roll. Son répertoire le lui permet.
Bertrand Bonello capte avec grâce son sujet, la scène qu’il filme est un lieu indompté, magique et son film nous enchante.

John Jefferson Selve