Lectures

L’Après-midi d’un faune

Une photographie de Sam Guelimi

Si clair,/ Leur incarnat léger, qu’il voltige dans l’air/ Assoupi de sommeil touffus./ Aimai-je un rêve?/ Mon doute, amas de nuit ancienne, s’achève…

Stéphane Mallarmé

Pourpre

Mon regard n’embrasse que du pourpre : rideau de scène, fauteuils de velours, moquette de soirée, vision uniforme d’une foule encodée selon la grille des sièges. La raison de notre convergence ici accompagnée de son brouhaha nous saupoudre de cohérence, tous, chacun à sa place. Chacune pose pour mon objectif intérieur, à son tour, méthodique. Poses évoluées, éduquées selon le monde alentour, évaluées selon les regards présents ce soir comme les autres soirs, ternes uniformes de représentation. Mes yeux voient au-delà : les uniformes balisent mon regard, ils jalonnent ma perception sans l’entraver ; la perspective des consciences se déroule au long de leurs fuyantes, convergentes au coeur. Raisonner non. Raisonner en moi, je cherche cet écho à ma conscience, de l’autre côté, en vain. A l’intérieur, son profil se dérobe : courbes de son menton, de sa pommette, de son arcade, elle se détourne pour rester secrète. L’espièglerie de son sourire imprègne le mouvement qui m’abandonne à la féminité de son chignon. Ses cheveux relevés en circonvolutions, un à un dessinent avec habileté son intention : m’attirer au coeur.

Là, au coeur, le chemin s’insinue.

Pascal Aribaud

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Héroïdes. Epitre X. Ariane à Thésée

De là pend un rocher miné par les eaux qui grondent à ses pieds. J’y monte (la passion me donnait du courage), et je mesure ainsi l’étendue de la mer. De là je vis, car les vents cruels me servirent alors, tes voiles que tendait l’impétueux Notus. Je les vis – ou je crus que je les avais vues. Plus froide que la glace, j’expirai à demi.

Ovide

Danse serpentine

http://youtu.be/fIrnFrDXjlk

Une chorégraphie de Loie Fuller

Quand l’eau de ta bouche remonte/ Au bord de tes dents,

Charles Baudelaire

Izé Kranile

Avec une impudeur rare, Izé nous recevait toute fumante de sueur et de fard. Elle ôtait son maillot ; la trousse de satin noir à lanières de tulle et de jais qui, cinq minutes auparavant, faisait d’elle une fleur aux ténébreux pétales, gisait comme un haillon sur une chaise ; et, la gorge nue, toute chaude et mouillée, Kranile, assise en garçon, tendait ses deux jambes écartées à son habilleuse, à genoux devant elle, en train de faire glisser péniblement les mailles de soie collées à la peau…

Jean Lorrain

La petite danseuse de quatorze ans

Une oeuvre d’Edgar Degas

Aussi quand il exposa sa Petite danseuse de quatorze ans à la sixième exposition impressionniste, la critique ne s’y trompa pas . Le faciès du modèle correspondait aux descriptions que la science se faisait du type crânien « dégénéré », caractérisé par un angle facial aigu, la mâchoire prognathe, les pommettes proéminentes, le front absent – traits dans lesquels s’associaient, dans l’imagination populaire, l’ignorance et la bestialité des « classes dangereuses ».

Jean Clair, Hubris

La première élégie

Car le beau n’est rien d’autre que/ ce début de l’horrible qu’à peine nous pouvons encore/ supporter,/ Et nous le trouvons beau parce qu’impossible il se refuse/ à nous détruire ; tout ange est terrifiant.

Rainer Maria Rilke

Jeu et théorie du duende

En revanche, le duende ne vient pas s’il ne voit pas de possibilité de mort, s’il n’est pas sûr qu’elle va rôder autour de la maison, s’il n’est pas certain qu’elle va secouer ces branches que nous portons tous et que l’on ne peut pas, que l’on ne pourra jamais consoler.

Federico Garcia Lorca

Mauvais garçons

Marcel dans Belle de jour

– Il veut dérouter et blesser, écoeurer ceux mêmes qui le désirent, me dis-je si je pense à lui. En y rêvant avec plus de rigueur cette idée me trouble davantage – et d’elle je puis tirer le plus grand parti.

Jean Genet, Le journal du voleur

Et, tout à coup, il se met à parler, sans volubilité aucune, lentement, posément. Sa voix chaude, grave, d’alto féminin me stupéfie. Jamais encore je n’avais entendu un organe avec de tels prolongements, avec un tel fond, de telles coulisses sexuellement mélancoliques, soubresauts passionnés, registres profonds de bonheur. Cette voix me semblait émettre de la couleur tant elle était voluptueuse et enflée. Elle me prit.

Blaise Cendrars, Moravagine

Le ravissement de Lol V.Stein

A travers la transparence de son être incendié, de sa nature détruite, elle m’accueille d’un sourire. Son choix est exempt de toute préférence. Je suis l’homme de S. Tahla qu’elle a décidé de suivre. Nous voici chevillés ensemble. Notre dépeuplement grandit. Nous nous répétons nos noms.

Marguerite Duras