Lectures

Eloge du cardinal de Bernis

– Et il vous pardonne vos caprices ?

– Qu’appelez-vous des caprices ?

Roger Vaillant

 

Héliogabale ou l’anarchiste couronné

Elle -Julia Domna- mêle le sexe à l’esprit, et jamais l’esprit sans le sexe, mais jamais non plus le sexe dépourvu d’esprit. En Syrie, et encore jeune fille, elle couche à droite et à gauche, mais toujours avec des médecins, des politiques, des poètes. Elle se donne à des gens qui sont dans sa ligne à elle, sans s’occuper de leur ligne à eux.

Antonin Artaud

Extrait offert par S.H., un autre

Dire

Le matin tombe dans cette rue et je continue la marche dans le bourdonnement. Il va s’agir d’ une ville sans doute. Pour de nombreuses raisons encore confuses, inavouables déjà, peut-être.

Danielle Collobert

Extrait offert par H.C., un lecteur

Le ring invisible

Et pourtant, pendant des décennies, des adolescents noirs s’étaient levés partout dans le pays pour crier : « Joe Louis ! » Avec ces trois syllabes dans la bouche, pour la première fois, nous n’avions plus honte, nous dressions la tête, nous levions les yeux. Quand la police demandait son nom à un adolescent, il répondait : « Joe Louis! » et un peu de la puissance du champion descendait soudain dans son corps, comme un café brûlant par un matin glacé.

Alban Lefranc

Les désarrois de l’élève Törless

Seule son imagination avait pris une direction malsaine. Quand les jours de la semaine, l’un après l’autre, avaient pesé de tout leur poids de plomb sur sa vie, ces charmes corrosifs entraient en action. Les souvenirs de ses visites composaient peu à peu une tentation d’une espèce particulière. Il découvrait en Bozena la victime d’une monstrueuse déchéance et dans ses rapports avec elle, les émotions qui leur étaient liées, une sorte de rite cruel qui eût exigé le sacrifice de lui-même. Ce qui le fascinait, c’était l’obligation d’abandonner tout ce qui l’emprisonnait d’ordinaire, ses privilèges, les pensées et les sentiments qu’on lui inoculait, tout ce qui l’étouffait sans rien lui apporter. Ce qui le fascinait, c’était de courir, nu, dépouillé de tout, chercher refuge auprès de cette créature.

Robert Musil

 

L’amour d’un être mortel

La vérité de l’amour exige bien les violences sans merci de l’étreinte, mais elle n’ apparaît qu’ au hasard, dans la transparence du repos. L’ image qui me vient le plus à l’ esprit est celle d’ un lac, celle d’ un objet qui n’ est jamais isolable comme objet, car ses eaux s’écoulent et leur surface est le reflet du ciel, ses fonds vaseux lui prêtent la douceur invisible qui l’ attache à la profondeur d’ un sol suivant le long glissant de la planète , ses bords rocheux s’ effacent dans la luminosité des airs. Tout entière, la vérité de l’ amour est suspendue dans ces moments de calme où nous en perdons la limite.

Georges Bataille

Fiasco

S’il entre un grain de passion dans le coeur, il entre un grain de fiasco possible.

Stendhal

113 études de littérature romantique

Je pense à l’épisode de Violence et Passion où Helmut Berger (drapé dans la fameuse peau de loup que le Fantôme croit avoir reconnue plus tard transformée en manteau), occupé au téléphone chez le professeur, reconnait un paysage peint. A cette expertise, il donne une explication hautement séductrice par sa négligence : un précédent protecteur devait en avoir accroché un lui aussi, du même peintre, près du téléphone. Culture de gigolo que je préférerai toujours à celle des hautes études.

Simon Libérati

Les vagues

Il n’y a rien d’assuré, rien de définitif dans cet univers. Tout est mouvement, tout est danse ; tout est triomphe et rapidité. Et pourtant quand je vous regarde jouer, couchée toute seule sur la terre dure, je commence à souhaiter d’être choisie ; d’être entraînée au loin par quelqu’un qui vient à ma recherche. Par quelqu’un qui est attiré par moi et qui ne peut se séparer de moi, mais qui se tient tout près  quand je suis assise dans mon fauteuil doré, et que ma robe ondule à mes pieds comme une fleur. Et nous retirons dans un coin sombre (…).

Virginia Woolf

Salomé

Dans l’odeur perverse des parfums, dans l’atmosphère surchauffée de cette église, Salomé, le bras gauche étendu, en un geste de commandement, le bras droit replié, tenant à la hauteur du visage, un grand lotus, s’avance lentement sur les pointes, aux accords d’une guitare dont une femme accroupie pince les cordes.

J.-K. Huysmans