Lectures

L’âge d’homme

Le Tatouage

Or, un soir d’été de la quatrième année, passant devant le restaurant Hirasei, à Fukagawa, il avisa soudain, dépassant du store en tiges de bambou d’un palanquin arrêté devant la porte, un pied nu de femme d’une blancheur de neige. Pour un oeil aussi pénétrant que le sien, les pieds d’un être humain reflétaient autant que le visage tout un jeu d’expressions complexes ; et le pied de cette femme lui apparut comme un inestimable joyau de chair. La disposition harmonieuse des cinq orteils déployant leur délicat éventail depuis le pouce jusqu’au petit doigt, le rose des ongles qui ne le cédait en rien aux coquillages qu’on ramasse sur les plages d’Enoshima, l’arrondi du talon pareil à celui d une perle, la fraicheur lustrée d’une peau dont on pouvait se demander si une eau vive jaillissant entre les rochers ne venait pas inlassablement la baigner … oui, c’était bien là un pied qui sous peu piétinerait les mâles, et se gorgerait de leur sang vif ; et la femme à qui il appartenait lui paraissait bien être celle entre toutes qu’il s’épuisait à chercher depuis tant d’années. Réprimant l’émotion qui faisait battre son coeur, Seikichi, dans son désir d’apercevoir le visage de cette femme, se lança à la poursuite du palanquin ; mais après deux ou trois cents mètres, il ne le vit plus.

Junichirô Tanizaki

 

Les lèvres menteuses

Hippolyte fut à la fois déçu et soulagé d’apprendre qu’elle ne tenait pas de journal intime.

Gabriel Matzneff

Garrel, solitude (extrait)

C’est la nuit toute la journée, avec elles.

Yannick Haenel

Edie

Lulu n’existe qu’au travers des désirs qu’elle allume chez les autres. Si elle n’a personne à aguicher, elle crève. Elle n’a qu’une preuve indirecte de son être : “je fais bander donc je suis”. Sa beauté, sa charge érotique, c’est de la dynamite. Un colis piégé, une bombe sexuelle. Sur sa poitrine, on devrait tatouer un panneau “attention, danger”. Le seul os sur lequel Lulu va tomber c’est Jack l’Éventreur, le tueur maniaque, le surineur de prostituées. Il nettoie, purge Londres des plus belles filles publiques, des chiennes les plus lascives. C’est un obsédé de la pureté qui débarrasse la terre de la femme tentatrice, de la femme-serpent. Danse, Lulu, danse. Tes rires de peur et d’extase, aucune lame de couteau ne peut les transpercer.

Véronique Bergen

Les jeunes filles

Il caressa son cou, uni et net. Il remarqua qu’elle avait mis son visage tout près du sien, comme pour entrer dans son atmosphère. Des lots de peau apparaissaient ici et là dans sa chemisette, comme des bancs de sable dans un chott blanc de sel. Les traits de son visage qui ne lui plaisaient pas, il les voyait comme les portes de secours d’une salle, par où le cas échéant on pourra s’échapper, ou comme les clauses équivoques d’un contrat : c’était ce menton un peu lourd qui lui permettrait un jour de la quitter le cœur léger. Il la baisa sur la nuque, sans qu’elle bronchât (l’odeur de petite fille de ses cheveux). Et son sang bruissait comme un feuillage, tandis qu’il suivait de la main, par-dessus sa robe, ses jarretelles et ses longues cuisses. Il était surpris qu’une fille si sérieuse se laissât caresser les cuisses en public. Il n’avait pas compris que, déjà, elle voulait tout ce qu’il voulait.

Henry de Montherlant

Éloge des expériences fatales (extraits)

Yannick Haenel, Edwarda n°7, 19 avril 2012

En Arles

Prends garde à la douceur des choses

Paul-Jean Toulet

Le soleil se lève aussi

Elle n’avait pas cessé de me regarder dans les yeux. Ses yeux avaient des profondeurs différentes. Parfois ils semblaient parfaitement plats. Pour le moment , je pouvais y plonger jusqu’au fond.

Ernest Hemingway

Le bonheur dans le crime (suite)

« -Eh ! Eh ! panthère contre panthère – fit le docteur à mon oreille ; – mais le satin est plus fort que le velours.
Le satin c’était la femme, qui avait une robe de cette étoffe miroitante – une robe à longue traine. Et il avait vu juste le docteur ! Noire, souple, d’articulation aussi puissante, aussi royale d’attitude, – dans son espèce d’ une beauté égale , et d’ un charme encore plus inquiétant,- la femme, l’ inconnue était comme une panthère humaine, dressée devant la panthère animale qu’elle éclipsait ; et la bête venait de le sentir, sans doute, quand elle avait fermé les yeux. »

Jules Barbey d’Aurevilly