Lectures

À la recherche du temps perdu

Quelquefois, comme Eve naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais quittée il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier à ce but : la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait, j’avais oublié la fille de mon rêve.

Marcel Proust

Je vis sans vivre en moi

Je vis sans vivre en moi / et de telle sorte j’espère / que je meurs de ne pas mourir

Jean de la Croix

Nico

Lumière d’août

Assis près d’elle, sur le lit sombre, tandis que la lumière s’éteignait et que sa voix, enfin sans source, s’écoulait, régulière, interminable, timbrée presque comme une voix d’homme, Christmas pensait : « Elle est comme les autres. Qu’elles aient dix-sept ans ou qu’elles en aient quarante-sept, le jour où elles se décident à se donner complètement, c’est toujours avec des mots.

William Faulkner

La Montagne magique

Pays natal et ordre étaient non seulement restés très loin en arrière, mais surtout combien de toises au-dessous de lui, et son ascension se poursuivait toujours et encore. Planant entre eux et l’inconnu, il se demandait ce qui, là-haut, adviendrait de lui.

Thomas Mann

Ecrits sur l’art

Ces quelque mots que Masson – qui place à la racine de l’art la sauvagerie de la passion – écrivit un jour en marge d’un dessin:  « à la source la femme aimée. »

Michel Leiris

La conversation de Bolzano

Je dois te voir, l’enchaînement de ces deux mots a une résonance dangereuse ; celle qui donne un tel ordre avoue être elle-même en danger, oui, elle préférerait renoncer et écarter le danger, mais elle ne peut faire autrement, c’est pourquoi elle obéit et ordonne. Des mots parfaits.

Sandor Marai

 

Jean Genet

Je n’ai pas de société à opposer à la vôtre , ce n’est pas mon affaire .

Appel d’air

Humaine, trop humaine, l’image, quelle qu’elle soit, poétique ou visuelle, reste notre seul recours pour ramener le corps où on ne l’attend plus, profitant parfois splendidement de son absence pour imposer sa présence, contre la pesanteur du réel et même contre la réalité tout entière. Et il y va là d’une telle liberté, d’une liberté si improbable quelque-fois (et c’est la poésie), qu’elle nous donne, juqu’au vertige, jusqu’à la peur même, la mesure infinie de notre démesure. On n’en finira jamais avec l’image : il n’en est pas une qui ne porte en elle la possibilité de suspendre le cours du temps, et, dans le meilleur des cas, de figurer, contre l’idée d’une faute originelle, un arrêt définitif de la chute dans le temps.

Annie Le brun

 

La femme de trente ans

La jeune fille n’a qu’une coquetterie, et croit avoir tout dit quand elle a quitté son vêtement; mais la femme en a d’innombrables et se cache sous mille voiles; enfin elle caresse toutes les vanités, et la novice n’en flatte qu’une. Il s’émeut d’ailleurs des indécisions, des terreurs, des craintes, des troubles et des orages, chez la femme de trente ans, qui ne se rencontrent jamais dans l’amour d’une jeune fille.

Honoré de Balzac